Mars 2003 - Rolling Stone
(retranscrit par Ally)

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PLACEBO: THÉRAPIE DE GROUPE

Texte: Pascaline Potdevin
Photos: Marco Dos Santos/Ixo Images

En dix ans, Placebo a tout connu de la célébrité. Après huit mois de mise au vert forcée, le trio a mis en route Sleeping With Ghosts, son quatrième album. Mais il n’a rien perdu de son goût du risque et du défi.

Au terme de trois albums très différents, mais dont aucun ne saurait aujourd’hui faire rougir le groupe, Placebo est devenu le trio rock le plus célèbre et le plus racé d’Angleterre. Annoncé comme plus sombre que ses prédécesseurs, et produit par Jim Abbiss, ingénieur du son pour DJ Shadow ou Massive Attack, Sleeping With Ghosts, qui paraît ce mois-ci, soulève un certain nombre de questions: qu’a fait Placebo de ses guitares impétueuses et de son romantisme opaque? Et que représente aujourd’hui pour lui cet album? Avant de retrouver le studio pour la quatrième fois, Brian Molko, Stefan Oldsdal et Steve Hewitt ont pris leurs distances avec le petit cirque de rock’n’roll pour goûter aux joies d’une vie plus ordinaire. Réputé pour ses déclarations brûlantes sur la sexualité ou l’usage de drogues, Placebo se serait-il assagi? Bref, terme ô combien éculé et jusqu’ici impensable pour un tel groupe, Sleeping With Ghosts serait-il “l’album de la maturité“?

Comment est né Sleeping With Ghosts?

Brian Molko: Les chansons ont été écrites sur un laps de temps de trois ans. Sur la tournée de Black Market Music, qui a duré dix-huit mois, on a beaucoup boeufé pendant les balances. En tournée, tu n’écris pas en pensant à un album, tu écris tout ce qui te passe par la tête, selon la façon dont tu te sens le jour même. Vu qu’on avait de très bons techniciens avec nous, on s’est sentis libres de composer sur la route. De toute façon, tu sais que tu vas jouer tes chansons le soir: les jouer une seule fois, c’est suffisant. C’est une manière de combattre l’ennui, de travailler sur quelque chose de frais. Et c’est aussi une bonne façon de rester en éveil, de ne pas avoir la sensation d’être un singe savant tous les soirs. La tournée terminée, on est rentrés à Londres, et on a pris une pause de huit mois dont on avant vraiment besoin pour retrouver une vie normale. On a tous eu le même petit studio digital, et on travaillait dessus quand on le désirait; jetant dessus une idée que l’on envoyait aux autres, qui ajoutaient quelque chose et renvoyaient la bande. Les CD ont fait le tour de Londres et sont devenues les premières démos de l’album.

En quoi cela a-t-il affecté votre musique? Était-ce la première fois que vous travailliez comme ça?

Stefan Olsdal: Oui, c’était très excitant, ça s’est fait de façon très détendue.

B.M.: Autrefois, dès que j’avais une idée à la maison, je devais appeler mon répondeur et chanter pour être sûr de ne pas l’égarer, ou utiliser le compositeur du portable. J’ai au moins trois portables que je n’utilise pas, remplis de ce genre de choses. C’est vraiment bien d’avoir à sa disposition un technologie très compacte pour faire ça. Ça donne plus de liberté personnelle.

S.O.: Du coup, certaines choses étaient suffisamment bonnes sur les démos que nous avions enregistrées à la maison: des vois, des guitares, des claviers ont fini tels quels sur le disque.

B.M.: Les vois de “English Summer Rain” ont été enregistrées chez moi, juste avec notre ingénieur de son. De cette façon, ça nous a libérés: tu n’as plus à t’inquiéter pour essayer de trouver coûte que coûte la spontanéité de la démo.

S.O.: Tu captures la forme la plus pure de la chanson.

Rupture constructive

Retrouver cette spontanéité, était-ce une manière de vous surprendre vous-mêmes?

S.O.: Lors de cette rupture temporaire, des choses évidentes sont apparues.

B.M.: On cherchait de nouvelles méthodes, un nouveau processus, une approche plus fraîche, par rapport à ce qu’on avait fait avant.

S.O.: Oui, je crois qu'on avait besoin de revenir à quelque chose de plus aléatoire, de nous tenir éloignés de toutes les pressions. Avec une perspective différente, on analyse mieux ce qui se passe autour de sois-même.

B.M.: On n’a peut-être jamais été aussi honnêtes qu’en s’éloignant de tous les concerts, du business, de la pression que cela entraîne. Avant ce break, on ne savait rien de la vie ordinaire, ou presque, on vivait dans une bulle. Il était devenu nécessaire de prendre cette pause pour rétablir des contacts humains normaux entre nous, d’une façon moins automatique. Trouver de nouvelles sources d’inspirations. Parce que je crois qu’il n’y a rien de plus ennuyeux que les gens qui n’écrivent que c’est que d’être un musicien sur la route, ce genre de choses. On a voulu redevenir des êtres humains et vivre une existence relativement normale: prendre le métro, voir des amis. J’ai déménagé, alors je suis devenu très casanier pendant pas mal de temps, j’achetais des meubles, ce genre de trucs. C’était très important de faire le contraire de ce qu’on avait fait pendant sept ans. Pour se retrouver.

D’où vient la direction assez “électronique” prise par ce disque?

B.M.: Nous sommes naturellement influencés par ce genre de musique. C’est ce qu’on écoute quand on rentre à la maison: de l’electro, du hip-hop. Ça fait parti de notre culture musicale. Si tu crois que la musique à guitares peut progresser, elle doit s’approprier des éléments d’autres genres qui sont culturellement significatifs pour notre époque. On était très conscients du fait qu’on ne voulait pas faire un disque qui sonnerait comme s’il avait été enregistré en 1968. Actuellement, c’est le cas de beaucoup de disques, et je pense que c’est très bien, c’est très charmant. Mais on n’a pas vraiment la tête à ça. Quand on nous a suggéré de travailler avec Jim Abbiss et qu’on a vu son CV, tous ces disques qu’on adorait on surgi, particulièrement celui de SJ Shadow. On s’est dit “Mon Dieu, il a fait les Sneaker Pimps! Et Shadow! Et Björk!” Nous voulions développer notre son, le renouvellement sans trahir notre identité, je pense que cela a joué dans la décision de travailler avec Jim. On voulait travailler de nouveau avec un producteur, parce qu’on a eu l’impression que Black Market Music était peut-être un peu brut de décoffrage. Il manquait d’une direction plus claire, parce qu’on l’avait surtout produit nous-mêmes. Cette fois, on voulait quelqu’un qui pousse plus loin toutes les facettes de notre écriture. Quelqu’un qui pourrait faire les choses d’un façon complètement différente, qui nous forcerait à ne pas être paresseux et complaisants, à faire les choses la tête haute.


Il y a quand même encore beaucoup de vraies chansons rock, et notamment le premier titre instrumental, très rapide et frontal. On sait que vous avez beaucoup été influencés par les performances live de Queens Of The Stone Age. Cela vous a-t-il aidés à trouver votre équilibre?

S.O.: À chaque fois qu’on les entend, ça redonne foi dans le rock’n’roll. Quand on s’est réunis en studio, on n’a pas fait de guitares pendant quelques semaines. On a joué sur des claviers, des machines. Puis on est allés voir jouer Queens Of The Stone Age, et on s’est dit “Merde, finalement, on va revenir au bon vieux truc à guitares avec une bonne batterie!”

B.M. : Je crois qu’au fond, on a toujours voulu rester un groupe de rock. Comme Steve l’a dit, c’est marrant d’être Kraftwerk pour une journée ou une semaine, mais tu n’as pas envie de l’être pour le restant de tes jours. Ça n’a vraiment pas l’air aussi marrant! (rires)

Le complexe de Peter Pan

On a l’impression que votre parcours n’a jamais marché par cycles, mais qu’il y a une constante évolution. Quelle étape marque ce disque?

B.M.: Personnellement, je le ressens comme un album qui marque la fin d’une époque.

Avec votre volonté de revenir à une vie normale, on a presque envie de vous souhaiter la bienvenue dans l’âge adulte…

B.M.: Je n’aime pas trop ce mot d’adulte, ça donne une impression que déjà, je me retrouve en pantoufles à fumer la pipe. Ça, ce n’est pas pour nous. Il s’agit juste d’avoir plus de distance sur les choses.

Vous succès est pourtant dû en partie à ce romantisme mêlé de rage adolescente qui transpire de vos chansons, et à l’image sulfureuse que vous véhiculez…

B.M.: Heureusement que j’ai changé! C’est triste d’être resté la même personne et d’avoir gardé la même philosophie de vie qu’à 22 ans lorsque tu en a 30. Durant cette période, tu te développes, c’est une sorte de voyage chaotique à la découverte de soi. Pour moi, c’est la fin de ce que j’appelle “ma seconde adolescence”. Mais je pense qu’être dans un groupe et faire du rock’n’roll aide à rester jeune. C’est comme un métabolisme différent qui vous fait vieillir moins vite. Il y a comme un complexe de Peter Pan, à cause de ce style de vie je suppose, qui est étourdissant et, en quelque sorte, libre de toute responsabilité. Les rockers ont cette tendance à rester des teenagers: regarde Mick Jagger! (rires)

Without You I’m Nothing était l’album du désespoir amoureux, Black Market Music celui de la révolte engagée… Cet album a-t-il un thème principal?

B.M.: Oui, se débarrasser de ses fantômes, des souvenirs qui vous hantent, exorciser ses démons. Parfois, les souvenirs sont si profondément ancrés en nous qu’il resurgissent à n’importe quel moment, en voyant une personne, une image, en écoutant une musique, en sentant un parfum.

À l’époque, la frange la plus jeune de votre public s’est beaucoup identifiée à vos chansons d’amour adolescentes. Pensez-vous que ce public se retrouvera dans Sleeping With Ghosts?

B.M.: Whitout You I’m Nothing est né pendant une période très morne. J’avais 24 ans, quelque chose comme ça. Avant toutes les expériences que nous avons eues, on a beaucoup appris depuis. On peut maintenant considérer nos sujets, les grandes questions de la mortalité et de l’amour, de manière plus sereine. On a probablement un point de vue un peu plus sophistiqué et la façon dont on approche la composition comme les paroles est sans doute plus complexe. C’est un peu comme les livres d’un romancier: le premier roman sera forcément différent du quatrième. Tu continues juste cet effort pour t’exprimer de façon plus profonde, pour explorer les questions plus intensément, avec un regard légèrement plus acéré, plus expérimenté. Sleeping With Ghosts est un album plus intime, mais j’espère que les gens s’y retrouveront.

Vous respirez la sagesse! Fini les excès, les drogues, le monde de la nuit?

B.M.: (avec un regard énigmatique teinté de gourmandise) On verra ce que cela donnera sur la prochaine tournée. Chez nous, la qualité compte plus que la quantité.